Depuis plusieurs années, l’insécurité grandissante empêche l’organisation du Carnaval national à Port-au-Prince. Entre violences armées, annulations répétées et décentralisation forcée, l’un des plus grands symboles culturels d’Haïti semble perdre progressivement son ancrage dans la capitale.
Une capitale privée de ses jours gras
La montée en puissance des gangs armés entre 2018 et 2025 a profondément bouleversé la vie culturelle de la zone métropolitaine. En 2026, comme les années précédentes, aucun Carnaval national n’est organisé aux Champs-de-Mars, lieu emblématique des grandes festivités populaires, en raison de la dégradation continue du climat sécuritaire.
Même les festivités locales organisées à Delmas, à Pétion-Ville et au Centre-ville ont été marquées par des incidents graves. Des tirs nourris ont été signalés lors du premier jour gras à Pétion-Ville et du deuxième jour gras au Centre-ville, provoquant panique et désillusion parmi les participants. L’ambiance festive qui caractérisait autrefois le carnaval dans la capitale s’effrite peu à peu.
Une tradition populaire fragilisée
En Haïti, le carnaval reste traditionnellement un moment de grande réjouissance collective. La saison carnavalesque débute le dimanche suivant l’Épiphanie (6 janvier) et s’achève le mercredi des Cendres, avec la pratique symbolique de brûler les chars allégoriques.
Avant les trois jours gras, plusieurs dimanches sont consacrés aux préparatifs : défilés, bandes à pied, troupes de rara et groupes de mardis gras animaient autrefois les rues de Port-au-Prince. Aujourd’hui, ces manifestations se raréfient considérablement.
Les grandes formations musicales qui faisaient vibrer la capitale autrefois : Barikad Crew, Rockfam, RAM, Rèv la, CARIMI ne sont plus présentes dans l’espace carnavalesque de Port-au-Prince. L’effervescence culturelle qui faisait la renommée du carnaval national semble s’estomper.
Décentralisation et instabilité : le tournant post-2010
Après le séisme du 12 janvier 2010, plusieurs patrimoines matériels et immatériels du pays ont été fragilisés, dont le carnaval national.
En 2012, sous l’administration Martelly-Conille, la décision d’organiser le carnaval national aux Cayes marque un tournant. Dès lors, l’événement se décentralise :
Cap-Haïtien en 2013
Gonaïves en 2014
Retour à Port-au-Prince en 2015 et 2016
Les Cayes en 2017
Port-au-Prince en 2018
À partir de 2019, les crises sociopolitiques et les manifestations violentes entraînent l’annulation du carnaval national. En 2020, des actes de violence dès le premier jour des défilés à Port-au-Prince forcent les autorités à interrompre les festivités.
En 2021, le carnaval est déplacé à Port-de-Paix, en pleine période d’épidémie. De 2022 à 2024, les annulations se succèdent dans la capitale pour cause d’insécurité.
En 2025, malgré la violence persistante des gangs armés, le Conseil Présidentiel de Transition annonce la reprise du carnaval à Fort-Liberté. Toutefois, aucune activité officielle n’est maintenue à Port-au-Prince.
En 2026, la situation reste inchangée.
Un patrimoine séquestré
Autrefois vitrine culturelle et espace d’expression populaire, Port-au-Prince semble aujourd’hui exclue de sa propre tradition carnavalesque. Le carnaval national, considéré comme un patrimoine culturel immatériel majeur, se retrouve pris en otage par l’instabilité sécuritaire.
Au-delà des festivités, c’est toute une dynamique économique, artistique et identitaire qui s’effondre : artisans, musiciens, danseurs, marchands et petites entreprises dépendaient fortement de cette période.
La question demeure : le carnaval national pourra-t-il un jour retrouver sa place historique aux Champs-de-Mars, ou la capitale est-elle condamnée à voir disparaître l’un de ses symboles culturels les plus puissants ?
Christina Juliana Vilmé

